PAPOUÂTEASSEZ Néologisme utilisé par Lacan dans la séance du 17 mai 1977 du séminaire L'insu que sait de l'une bévue s'aile amourre. Transcrit parfois sous la forme pohâtassé. « Il n’y a que la poésie, vous ai-je dit, qui permette l’interprétation et c’est en cela que je n’arrive plus, dans ma technique, à ce qu’elle tienne ; je ne suis pas assez pouâte, je ne suis pas pouâteassez ! »
« Je pense que, même si Marguerite Duras me fait tenir de sa bouche qu’elle ne sait pas dans toute son œuvre d’où Lol lui vient, et même pourrais-je l’entrevoir de ce qu’elle me dit la phrase d’après, le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position, lui fût-elle donc reconnue comme telle, c’est de se rappeler avec Freud qu’en sa matière, l’artiste toujours le précède et qu’il n’a donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraie la voie. » Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein. Décembre 1965.

Je vous envoie un nouveau roman

Note sur l’exposition « madame Air, chapitre 1. Je vous envoie un nouveau roman » au Musée de la vie Romantique du 22 juin au 23 septembre par METZ Bénédicte.

 

 

Comment l’artiste Anne-Lise Broyer réalise-t-elle le coup de force de rendre sa chair féminine au fantôme   de l’écrivain George Sand, celle que Delacroix – et quelques autres - immortalisa dans son habit d’homme ? Les vestiges de la vie de l’auteure réunis au Musée de la Vie romantique la révèlent dessinatrice à ses heures; c’est peut-être par le biais de cette dimension auxiliaire de la production de Sand qu’a eu lieu la rencontre : une similarité de rapport au trait.

 

Le travail d’Anne-Lise Broyer se singularise par une reprise de l’image photographique par le trait gratté ou dessiné. On est frappé de découvrir que Sand a elle aussi une pratique du trait : elle utilise la technique de la dendrite qui consiste à retoucher au pinceau ou à la plume une forme abstraite obtenue par pliage de taches d’encre, de gouache ou d’aquarelle projetée sur un papier mouillé.

 

Le feuillage de Nohant, la « verdure » dont l’artiste souligne dans une deuxième exposition (« Laissez verdure… »)  parallèle, à Nohant même – ce lieu de l’enfance de Sand chez son père perdu très jeune, puis   de la fin de sa vie de femme – qu’il est le dernier mot de Sand avant de mourir, ce feuillage est au départ du travail d’Anne-Lise Broyer dans les salles du Musée de la Vie Romantique dédiées à George Sand. Feuilles  et fruits jalonnent le parcours, discrètement mêlés aux bijoux et objets de la romancière. Mais c’est par le détour d’un dessin de Delacroix, griffonnant le feuillage de Nohant, que s’introduit dans l’espace la présence de Sand comme corps. Juste en dessous, Anne-Lise Broyer a placé un petit miroir ancien qu’elle a gratté   pour y faire apparaître elle aussi un feuillage. Il faut se pencher pour le voir, de sorte que notre œil s’y voit. L’objet porte ce titre « Femme dans le miroir regardant un paysage ». Cet œil a d’abord été celui d’Anne-  Lise gravant. Ajoutons que pour lire ce titre il faut avoir sous la main le petit feuillet qui présente l’ensemble des œuvres d’Anne-Lise Broyer figurant dans l’espace du Musée. La lecture rend visible. Ce pourrait être le principe du travail de cette artiste qui nous en a donné récemment le témoignage en répondant à notre « Jeu  de l’enquête » (cf.). C’est aussi celui de la visite de l’exposition, qui engage ce faisant le visiteur. Il s’agit d’aller à la recherche d’une femme qui jouait elle-même à cache-cache avec ce qui fait qu’une femme est femme. Anne-Lise Broyer engage son propre corps dans cette recherche. On trouve ses cheveux, de femme   et d’enfant, tissés, écho à ceux que Sand et Musset échangèrent par lettre à leur rupture. Par cet engagement, elle vient questionner Sand femme, mais peut-être aussi Sand mère, et reprendre à son compte, en la déplaçant, la question qui agitait la romancière, celle de sa position sexuée.

 

Il est intéressant sur ce point de se rappeler qu’Hélène Deutsch vint elle aussi retrouver ses propres questions en interrogeant la vie et l’œuvre de George Sand[1].

 

L’exposition enferme en son centre le bureau de George Sand, lieu d’une mise en scène étonnante, où la forme angoissante du corps de George semble nous apparaître : un bras de femme, photographie sur tissu, prend appui sur l’accoudoir du fauteuil. Et sur le bureau, une longue et lourde pierre noire, imposant stylet, repose. Anne-Lise approche la mélancolie cachée de George.

 

Retrouver et dessiner la « verdure » de Nohant, ce feuillage qui est aussi un infini feuilletage, qui au dessin pourrait promettre un exercice ininterrompu, c’est « reprendre ses sens ». Encore une lecture du texte de  Sand (Histoire de ma vie) qu’Anne-Lise Broyer nous met sous les yeux dans son feuillet. Nohant, lieu paternel, rappelions-nous.

 

Une exposition montre rarement aussi bien comment c’est en tirant sur les fils du réel, du symbolique et de l’imaginaire qu’on s’approche de l’objet cause du désir. Nouant bien serrés, dans un savant tissage, ces trois registres qu’elle manie avec un égal raffinement, Anne-Lise Broyer fait surgir le point de sa rencontre avec Sand : l’idée d’un regard peut-être féminin, en tout cas sa question, mise à l’épreuve de celui du visiteur.

 

Ce faisant elle a déplacé celui que je portais, sévère, sur la romancière. C’est bien une femme qu’Anne-Lise

 

Broyer ressuscite, avec ce qui l’apaise et ce qui l’angoisse, ce qui la fait surgir et ce qui la fait disparaître.

 

 

[1]Hélène Deutsch, « Georges Sand, un destin de femme » (1928), Les Introuvables, Cas cliniques et autoanalyse 1918-1930, Seuil, 2000.

 

 

Copyright GNiPL 2018  | Mentions légales | contact@gnipl.fr